La dangereuse "twitterisation" de l’information

auteur: 
William Emmanuel

La récente annonce erronée de la mort de Martin Bouygues a, bien sûr, été un choc pour ce patron, l’un des plus connus et influents de France, et pour ses proches. Mais cette faute journalistique était prévisible tant les media se sont laissé entraîner ces dernières années dans une dérive dangereuse avec la « twitterisation » de l’information.

Cette faute est d’autant plus impardonnable qu’elle émane de ce qui était perçu comme l’un des derniers bastions d’une information rigoureuse : l’Agence France Presse. Cette AFP était le seul media français, avec Le Canard enchaîné, à faire mentir ce jugement d’un journaliste américain, dans les années 1990, au sujet de la presse française : «  Follement inventive, à l’aise dans l’à peu près. »

Contrairement aux quotidiens, aux chaînes de télévision d’information en continu et aux radios, prompts à mettre en scène n’importe quelle information pour « meubler » ou pour « faire le buzz », l’AFP s’attachait à faire son métier sérieusement : vérifier et hiérarchiser. Bien sûr, tout le monde savait que cette institution était sous l’influence de l’Etat et que des gouvernants, de droite comme de gauche, essayaient toujours de s’immiscer dans les nominations ou dans la diffusion d’une dépêche.

Evidemment, l’AFP a plongé, comme les autres, dans la « peoplisation », en diffusant des dépêches sans intérêt sur la vie des célébrités ou de leurs enfants. Mais, sur les fondamentaux, elle tenait bon. Et les autres media comme l’opinion publique pouvaient reprendre ses dépêches sans trop de poser de question. 

C’était méritoire et, surtout, rassurant. Car le développement des réseaux sociaux sur l’Internet a complètement changé la donne et permet une diffusion quasi-instantanée des nouvelles. En se connectant à Twitter ou à Facebook, pour ne citer que les deux plus grands, on peut savoir en temps réel ce qui se passe à coté de chez soi ou à l’autre bout du monde. Désormais, on a des « témoins » qui racontent ce qu’ils voient en Egypte, à Ferguson aux Etats-Unis, en Syrie ou Place de la République à Paris.

Premier problème : ces témoins ne sont pas tous des journalistes. Ce sont des « citoyens journalistes », répondent les réseaux sociaux qui ont intérêt à attirer de plus en plus de membres pour séduire les publicitaires. Deuxième problème : la volonté de « faire le buzz » pousse à diffuser des informations spectaculaires ou originales. Troisième problème : chaque utilisateur, même s’il ne connaît pas le sujet, a un avis et la multiplication d’avis contradictoires crée une grande confusion.

Dans ce brouillard informationnel, les media traditionnels devraient être des phares permettant aux citoyens de ne pas se perdre et, surtout, de comprendre mieux la marche du monde. Mais les choses se compliquent avec les chaînes de télévision d’information en continu. Il faut de la matière pour offrir 24 heures d’antenne chaque jour. Du coup, tout le monde se lance dans une surenchère : le moindre fait divers traité par une chaîne en continu devient un événement qui est commenté par les utilisateurs des réseaux sociaux. Et, chose extraordinaire, les quotidiens proposent de plus en plus souvent à rédiger des compte-rendus de qui se raconte sur les réseaux sociaux.

C’est l’ère de « l’infotainment », ce mélange d’information et de divertissement. Notons que ce sont surtout les événements tragiques – catastrophes, faits divers, etc. - qui suscitent la couverture la plus extensive, les grands media étant fascinés par cette morbidité supposée générer de l’audience. Il y a très peu de place pour des informations positives car seuls « les trains qui n’arrivent pas à l’heure » sont dignes d’intérêt.

En dépit de sa décision de développer l’information « people » afin de répondre à la demande de ses clients media, l’AFP demeurait encore une référence, grâce à des journalistes plus soucieux de faire leur métier que de devenir célèbre comme c’est le cas ailleurs. L’annonce erronée de la mort de Martin Bouygues montre que l’AFP est, à son tour, happée par la course folle de l’information. Sa crédibilité est gravement atteinte et la question est aujourd’hui de savoir quel choix fera sa direction. 

Pour ne pas se laisser distancer par les réseaux sociaux, l’AFP est-elle prête à sacrifier la fiabilité à la rapidité ? On peut imaginer, et espérer, que la rédaction fera pression pour que l’agence mette en place de nouvelles procédures garantissant la fiabilité.

Au-delà de l’AFP, tous les media traditionnels – quotidiens, hebdomadaires, radios et télévisions – doivent s’interroger sur le traitement de l’information. Les attentats de début janvier à Paris avaient déjà soulevé des interrogations, avec des media donnant en direct des informations sur la présence d’otages ici et sur les opérations policières là au risque de mettre en danger la vie de personnes.

La course au scoop telle qu’elle est désormais pratiquée est dangereuse : qui a besoin de savoir ce qui se passe en temps réel ? Cette approche importée des Etats-Unis, où les media utilisent par exemple des hélicoptères pour filmer des poursuites entre policiers et malfaiteurs, est totalement vaine. C’est du spectacle et cela ne relève en aucun cas de l’information. Le métier de journaliste est avant tout de mettre en perspective.

Les journalistes français citent à souvent Albert Londres comme référence sans manifestement avoir lu ses enquêtes. Voilà un journaliste qui allait sur le terrain et interrogeait de multiples témoins avant de proposer une série d’article au journal qui l’employait puis de rédiger un livre. Un travail de longue haleine qui avait énormément d’impact. Son reportage sur le bagne de Cayenne a provoqué un tel émoi dans l’opinion que les autorités ont dû réagir en fermant le pénitencier de Saint-Laurent-du-Maroni. 

C’est bien de citer la phrase d’Albert Londres « porter la plume dans la plaie », il serait plus utile de s’inspirer de ses méthodes de travail.