Syrie : de la realpolitik

auteur: 
Solon

Après avoir défendu, pendant plusieurs mois, une position consistant à cibler uniquement Bachar el-Assad, François Hollande a décidé, début septembre, des frappes contre le groupe appelé « Etat islamique », se rangeant enfin à la realpolitik et reconnaissant que le plus grand danger est aujourd’hui le djihadisme.

Le président français a ordonné, début septembre, le bombardement de camps des islamistes qui contrôlent une part croissante du territoire syrien. Quand on songe qu’il a voulu frapper le régime syrien à l’été 2013, après des attaques chimiques de Damas contre les civils, on mesure l’ampleur du retournement. Il n’y avait renoncé que parce que les Etats-Unis avaient refusé de s’engager dans une telle opération.

Tout en continuant de répéter qu'Assad et Daech sont les deux faces d'une même pièce, Hollande a donc mis davantage l'accent sur la lutte contre les islamistes. Comment expliquer le changement d’attitude de la France ? D’abord, il y a eu l’arrivée massive en Europe de réfugiés syriens qui prennent des risques énormes en montant sur des embarcations de fortune sur les cotes méditerranéennes. Notons que tant que les réfugiés – 4 millions sur une population de 23 millions – demeuraient dans des pays comme le Liban ou la Turquie, cela ne suscitait pas l’intérêt de l’Europe.

Ensuite, il y a l’entrée en scène de la Russie. Le chef du Kremlin, Vladimir Poutine, sanctionné par l’Occident suite à la crise en Ukraine, ne pouvait laisser passer une telle occasion. Son pays est un allié de longue date de la Syrie, bénéficiant, depuis 1971, d’un accord lui permettant de disposer d’une base navale à Tartous, qui est son seul accès direct à une mer Méditerranée contrôlée par les Etats-Unis et leurs alliés.

Moscou a décidé de lancer une campagne de bombardement en Syrie, assurant viser les djihadistes. Les Occidentaux rétorquent que les avions russes pilonnent surtout les positions des opposants au régime d’Assad. Ce qui ne serait pas surprenant.

Si Poutine a choisi son camp, les Etats-Unis et l’Europe ne savent toujours pas comment aborder la question. S'il a un peu évolué, Hollande reste attaché à son slogan « Ni Assad, ni Daech » et réclame un gouvernement de transition. Le problème est qu’une formule ne fait pas une politique, surtout dans cette région. 

Le dirigeant d’un pays doit toujours avoir à l’esprit la phrase de l’homme politique britannique Henry John Temple, Lord Palmerston (1784-1865) : « L'Angleterre n'a pas d'amis ou d'ennemis permanents, elle n'a que des intérêts permanents. » 

On ne peut conduire une diplomatie avec de bons sentiments. Dans cet Orient compliqué, il serait peut-être bon de se poser une question simple : quel est le plus grand danger aujourd’hui pour l’Occident : Assad ou Daech ?

Qu’Assad soit un dictateur sanguinaire capable d’utiliser les armes les plus effroyables contre son peuple, cela ne fait aucun doute. Que sa place soit devant un tribunal pénal international, c’est évident. Mais que se passe-t-il si les djihadistes parviennent à le chasser du pouvoir et prennent le contrôle de la totalité de la Syrie ?

Les djihadistes recrutent massivement des jeunes, en particulier en Europe, pour pouvoir commettre des attentats en Occident. L’actualité récente le montre ô combien. 

Bien sûr qu’il faudra se débarrasser d’Assad mais l’urgence est aujourd’hui d’annihiler l’Etat islamique. Et, comme tous les stratèges militaires le savent, combattre deux ennemis en même temps est une entreprise qui peut se révéler hasardeuse.

L’enjeu aujourd’hui est de mettre Poutine devant ses responsabilités pour le forcer à respecter son engagement de combattre réellement les djihadistes. D’autant que lui seul peut forcer Assad à stopper ses opérations militaires contre les civils. Evidemment, cela entre dans le cadre d’une négociation plus globale. Le président russe voudra certainement obtenir la levée des sanctions imposées à son pays.

En faisant l’hypothèse que cette stratégie fonctionne et permet d’éliminer Daech, il sera alors temps de programmer le départ d’Assad. Encore une fois, il faudra négocier avec la Russie. Comment peut-on imaginer que Poutine accepte la chute de son allié s’il n’a pas la garantie de pouvoir conserver sa base navale de Tartous ? Les Occidentaux devront aussi éviter de commettre la même erreur qu’en Irak, où la décision de chasser tous les cadres du parti unique Baas a accéléré l’effondrement de l’Etat, favorisant la formation de nouvelles structures créées selon des lignes confessionnelles.

Comme on le voit, on ne peut prétendre résoudre la crise syrienne en se contenant de formules. Il faut hiérarchiser les risques et définir une stratégie globale qui impose d’impliquer des puissances qu’on n’apprécie pas mais dont l’aide est utile. Cela s’appelle la realpolitik…