Moyen-Orient : l’heure de la clarification

auteur: 
Solon

Les attentats du 13 novembre à Paris ont provoqué une prise de conscience chez les dirigeants occidentaux sur la nécessité absolue de « détruire » le groupe djihadiste Daech. Mais peut-on venir à bout du terrorisme islamiste sans une stabilisation du Moyen Orient et ne doit-on pas changer radicalement d’alliances dans la région ? 
La destruction, mardi 24 novembre, par la Turquie d’un avion de combat russe accusé d’avoir violé l’espace aérien turc confirme que la situation est particulièrement volatile et que la moindre escarmouche peut provoquer un conflit d’envergure.
Dans cet Orient compliqué, les responsables politiques européens et américains ne semblent pas vouloir voir que certains « alliés » jouent double ou triple jeu. 
Exemple de cet aveuglement : le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a assuré le 18 novembre qu’il n’y aurait aucune complaisance à l’égard gouvernements qui « aideraient financièrement les terroristes ». Mais, a-t-il ajouté, les accusations contre les pays du Golfe « ne sont pas avérées. » 
La France fait semblant de croire que les riches citoyens de ces pays qui financent les mouvements djihadistes à travers le monde, en premier lieu Daech, peuvent le faire à l’insu des autorités d’Etats qui n’ont rien de démocratiques. 
Après avoir soutenu les mouvements islamistes un peu partout dans le monde dans les années 1990 au nom du wahabisme, cette vision extrémiste de l’islam, l’Arabie saoudite, sous surveillance américaine depuis les attentats du 11 septembre 2001, a adopté une attitude plus prudente même si de nombreux experts estiment que Daech n’aurait pas se déployer en Irak et en Syrie sans le soutien logistique des Saoudiens.
De nombreux  experts le disent : En Irak, en Syrie et au Yémen, l’Arabie saoudite défend les djihadistes sunnites afin de « contrer » les chiites et l’Iran. Il y a de la part du royaume wahabite une volonté de contenir la montée en puissance de Téhéran après l’accord international sur le nucléaire et une dimension religieuse : les dirigeants saoudiens ont obtenu l’accord de leurs religieux pour faire ce qu’ils veulent dans les domaines politique et économique en contrepartie d’un soutien au sunnisme le plus radical.
Ce soutien peut aboutir au terrorisme. Les plus indulgents à l’égard de Riyad estiment que Daech a échappé à son créateur. Comment expliquer l’attitude des responsables politiques français qui persistent, au contraire des Américains, à défendre sans réserve l’Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït ? Le Front national évoque la  « corruption » sans aucune preuve. Ce qui est certain, c’est qu’il y a des intérêts économiques.
Les Etats-Unis, qui sont désormais auto-suffisants en pétrole, sont-ils sur le point de changer d’alliance au Moyen-Orient en abandonnant l’Arabie saoudite au profit de l’Iran, un pays puissant, disposant d’une population éduquée, d’une classe moyenne importante ? Les entreprises américaines envoient des émissaires à Téhéran toutes les semaines et l’objectif est clairement de profiter de l’ouverture de ce pays. Parallèlement, Washington a compris qu’il avait besoin de l’Iran pour stabiliser l’Irak et la Syrie. 
L ’Arabie saoudite n’est plus considérée comme un allié fiable et elle montre ses limites en étant incapable de s’imposer au Yémen où elle s’est lancée dans une opération contre les Houthis, proches des chiites, qui menaçaient le pouvoir sunnite.
La France veut profiter du désengagement relatif des Américains pour renforcer les liens avec les pétromonarchies afin d’obtenir des contrats. L’Arabie saoudite a promis des commandes pour un montant de 50 milliards d’euros. Mais ce sont des promesses…
Et c’est une vision à courte vue. Les pétromonarchies pensent pouvoir tout se permettre grâce à la manne pétrolière même si les recettes ont diminué depuis la chute du prix du baril. Les Occidentaux doivent impérativement imposer une clarification à ces pays s’ils veulent vraiment « détruire » Daech. Car l’élimination des chefs et des camps de l’organisation terroriste en Syrie et en Irak ne servira à rien si les pétromonarchies laissent leurs citoyens continuer à financer des mouvements sunnites extrémistes.
La question se pose aussi au sujet de la Turquie, victime d’une dérive autoritaire du  président Recep Tayyip Erdogan, présenté comme un « islamiste modéré. » Ankara est officiellement hostile à Daech mais il a laissé les Kurdes se faire massacrer à Konabé, empêchant l’acheminement de soutien militaire. Plus que les djihadistes, Erdogan veut profiter de l’instabilité actuelle pour régler à sa façon la question kurde.
Dans ce contexte, la destruction d’un avion militaire russe s’explique parfaitement. Depuis l’attentat contre un appareil de ligne russe, au dessus du Sinaï égyptien le 31 octobre, Moscou a décidé de frapper Daech et non plus seulement les rebelles modérés qui veulent chasser du pouvoir le dictateur syrien Bachar el-Assad. Ce changement de stratégie contrarie Erdogan, qui pense que les combattants kurdes peuvent en profiter pour se renforcer en Syrie et dans les zones frontalières turques.
Les Américains n’ont pas d’autre choix, pour le moment, que de soutenir la Turquie, membre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Il n’est pas certain que ce soit dans l’intérêt des Etats-Unis et de l’Europe de conserver cette position alors que les intérêts des Occidentaux et ceux de la Turquie sont de plus en plus divergents.
Si les Américains renoncent à leur vision d’un Moyen-Orient débarrassé de toute influence russe, il y a une possibilité de stabiliser la région. Contrairement aux dirigeants saoudiens, qataris et turcs, le président russe Vladimir Poutine affiche toujours clairement ses intentions. Il ne joue pas double jeu. On peut être en désaccord total avec lui sur le respect des droits de l’homme et reconnaître qu’il avait annoncé de longue date quelle serait son attitude concernant l’Ukraine et la Crimée. 
Au Moyen-Orient, il est déterminé à reconquérir des positions. En Syrie, il veut conserver sa base navale de Tartous, qui lui donne un accès direct à la Méditerranée. 
Comme on le voit, lancer des offensives distinctes en Irak et en Syrie sans stabiliser la région ne mènera nulle part. Pour détruire les terroristes, les Occidentaux n’ont pas d’autre choix que de coopérer avec la Russie, quitte à abandonner certains alliés historiques…