Illusions américaines

auteur: 
Solon

Les dirigeants politiques français ont souvent tendance à regarder les Etats-Unis comme ils voudraient qu’ils soient et non comme ce pays est réellement. On en a une parfaite illustration avec les primaires en vue de l’élection présidentielle de novembre prochain. Ce n’est pas en se berçant d’illusions qu’on gère les relations internationales.

A droite comme à gauche, la classe politique française se pince le nez en évoquant Donald Trump, bien parti pour obtenir l’investiture des Républicains. La rhétorique incendiaire et vulgaire du magnat de l’immobilier a de quoi susciter la crainte. Mais son succès était prévisible. Le Parti républicain s’est tellement radicalisé au cours des dernières années, en raison essentiellement de son refus d’accepter un Noir à la Maison Blanche, qu’il était évident que sa base opterait pour un populiste.

Il faut être un diplomate français pour ne pas le voir. Selon Le Canard enchaîné, Laurent Fabius avait quitté le ministère des Affaires étrangères avec une certitude : Marco Rubio serait le candidat républicain. « C’est notre ambassadeur à Washington (Gérard Araud) qui me l’a dit. » Après avoir perdu son Etat de Floride, le jeune sénateur a jeté l’éponge.

Cet aveuglement est dû au fait que les dirigeants politiques français sont attachés aux institutions et rechignent à aller sur le terrain. Pour essayer de freiner Trump, l’establishment républicain avait décidé de soutenir Rubio, présenté comme moins extrémiste que Ted Cruz. Le sénateur du Texas, détesté au sein de son parti, est présenté aujourd’hui comme la seule alternative crédible au milliardaire fantasque.

Est-il moins dangereux ? Rien n’est moins sûr. Proche du « Tea Party », il a réussi, contre l’avis de ses collègues, à faire fermer les administrations publiques dans le seul but  de gêner Barack Obama. Contrairement à Trump, Cruz refuse toute négociation. Il veut imposer ses vues en toutes circonstances. Sur l’échiquier politique en France, il se situerait à l’extrême-droite du Front national. 

Trump est habitué à négocier dans le cadre de ses activités d’homme d’affaires. Et, dans les discussions privées qu’il a pu avoir avec des media américains, il a laissé entendre qu’il avait un discours de campagne et qu’il adopterait une autre attitude au pouvoir, en particulier sur la politique d’immigration. En matière diplomatique, il a indiqué vouloir laisser la Russie gérer le cas de Daech en Syrie, promettant de bombarder les djihadistes en Irak, a promis d’être « neutre » sur le dossier israélo-palestinien et a souhaité que les pays bénéficiant de l’aide militaire américaine y contribuent financièrement.

Sur ces questions, si on enlève la dernière qui fait craindre un désengagement américain, c’est peu ou prou ce que pensent les dirigeants européens. 

Or ceux-ci préfèrent Hillary Clinton, qui a, en effet, les meilleures chances d’obtenir l’investiture démocrate face à Bernie Sanders. Pourquoi ? Parce qu’elle possède le meilleur brevet de « présidentialité » ? Peut-être. Parce qu’elle serait modérée et attachée au multilatéralisme ? Là, on se trompe lourdement.

Hillary Clinton suscite la méfiance chez beaucoup d’Américains, y compris démocrates comme on peut le voir avec les succès réels de son rival, en raison de son passé de dissimulatrice. Elle a notamment utilisé sciemment un serveur personnel pour ses communications électroniques quand elle était secrétaire d’Etat, de 2009 à 2013. Les enregistrements divulgués montrent qu’elle dirigeait ce ministère avec un petit groupe d’amis qui n’avaient aucune fonction officielle.

Sur le fond, elle est clairement du côté des néo-conservateurs. Elle a soutenu fermement la guerre en Irak même si elle dit désormais regretter son vote de l’époque. Si elle est obligée d’approuver l’accord nucléaire conclu entre les grandes puissances et l’Iran, elle ne cache pas son opinion sur ce pays : « Je ne vois pas l’Iran comme notre partenaire. » Parallèlement, elle s’est rangée totalement du côté du premier ministre conservateur israélien Benjamin Netanyahou, hostile à tout accord de paix avec les Palestiniens.

Lors d’un discours devant l’AIPAC, principal groupe de soutien d’Israël aux Etats-Unis, elle a ajouté que sa « première décision », si elle était élue présidente, serait d’inviter le premier ministre israélien à la Maison Blanche. 

A l’inverse, elle a accusé le président russe Vladimir Poutine de vouloir diviser l’Europe. Elle a fait cette déclaration en présentant ses idées en matière de politique étrangère à l’université de Stanford, le 23 mars, en présence notamment de George P. Shultz, qui fut secrétaire d’Etat du président républicain Ronald Reagan.

Concernant la lutte contre les djihadistes, elle a prôné un renforcement de la stratégie de renseignement. « Ce serait une grave erreur de tomber dans une nouvelle et coûteuse guerre au sol au Moyen Orient », a-t-elle dit, étrangement en retrait sur ce sujet.

Trump est un démagogue potentiellement dangereux. Mais si les Européens pensent qu’Hillary Clinton sera plus ouverte que lui sur les questions de politique étrangère, ils se trompent lourdement.