Quand le désir gouverne…

auteur: 
Hervé Juvin

Qui gouverne ? C’est le désir qui gouverne, sous l’égide de la croissance et du crédit, qui permettent d’avoir aujourd’hui ce que nous produirons demain. C’est le désir qui gouverne, et les élus de tous bords l’ont bien compris. De Paris plage en Nuit blanche et de Gay Pride en libérations obligatoires, tous s’appliquent à nourrir, animer, ranimer le désir !

C’est le désir qui gouverne, et « ces désirs qu’on nous inflige » à coup de publicité insinuante et de « temps de cerveau disponible » comme Alain Souchon l’a bien vu (dans «Foule Sentimentale»). Et c’est la promesse crédible de satisfaction du désir, de tous les désirs, qui fait l’extraordinaire résilience de ces sociétés libérales qui ont vaincu les totalitarismes du XXè siècle. Elles ne reposent sur rien d’autre ; la société portée par la croissance promet à chacun de réaliser tous ses désirs. Elle lie ses membres plus étroitement que ne le faisaient les religions, les rois ou les drapeaux. Et la société libérale a fait triompher le désir contre l’ordre.

Faut-il en parler au passé ? La condition pour que le désir gouverne, c’est que le progrès soit partagé par tous, c’est que la croissance soit acquise et que ses bénéfices profitent à chacun, et c’est que nul ne doute que l’avenir sera meilleur. Cette condition n’est plus remplie, nulle part dans ce monde dit « occidental » que la crise de 2007-2008 a laissé tétanisé dans une déflation qui ne s’avoue pas. Quand un tiers des Japonais entre 18 ans et 30 ans a pour idéal de vivre tranquille entre son lit et son écran numérique – l’amour, pour quoi faire ? – , quand Singapour doit instituer des « cours de rencontre » dans les entreprises pour que la majorité de sa population suréduquée, suremployée et surpayée ne passe pas sa vie seule, quand une majorité d’Européens n’espère rien d’autre pour ses enfants que de préserver leur niveau de vie, la panne de désir est là, et bien là. «Qu’on me donne l’envie» suppliait Johnny Halliday dans un texte de Florent Pagny qui diagnostiquait ce reflux du désir qui naît de la déception plus encore que de la satiété. Crise du progrès, crise de l’avenir, crise de ce bonheur collectif qui naît de l’unité d’une société, de croyances partagées, de mythes historiques et politiques communs, tout indique que nous entrons dans une crise inédite, une crise de l’individu souverain bien plus profonde qu’une crise économique ou financière, cette crise qui voit s’effondrer le régime du désir avant même qu’il n’ait été identifié, analysé et compris.

J’ai consacré « Le gouvernement du Désir », à cette crise du désir comme principe de la société de l’individu, cette société qui se veut sans histoire, sans origine, sans croyances, sans singularité, réunion d’individus de droit mus par la seule poursuite de leur intérêt – de leur désir illimité. Cette société est en train de disparaître sous nos yeux. Communautés ou tribus, intégrismes et radicalismes, nationalismes et localismes, disent une chose simple ; l’homme n’est pas fait pour vivre seul. Rien ne vaut la chaleur du « nous », la confiance dans des proches, la certitude de décider ensemble de son destin. Rien ne peut remplacer la bienveillance d’un environnement sain, d’une nature féconde et diverse, d’une relation apaisée avec la vie, sous toutes ses formes.

Les dirigeants politiques comme les chefs d’entreprise doivent en être conscients ; le désir de consommation, le désir de jouir, le désir d’en avoir toujours plus, n’est que la forme transitoire, fragile et surtout, limitée, du désir qui a été moteur de l’histoire sous ses formes jumelles du désir de survie et du désir de pouvoir. Voilà à quoi nous sommes confrontés. D’abord, le désir politique de décider ensemble de son destin, sans soumission et sans occupation, qui s’appelle souveraineté, qui s’appelle indépendance, et qui s’appelle libération ; ensuite, le désir de dire nous, de reconstituer ces biens communs, impartageables et incommensurables que sont la sécurité publique, la fierté nationale, les traditions culturelles, ces biens que l’économie est impuissante à produire, si elle sait bien les détruire ; et enfin, le désir vital de la survie de l’espèce, contre la destruction de la diversité, la colonisation des ressources et l’esclavage des hommes dont la mondialisation financière et l’industrialisation forcée sont les moteurs.

Si le premier désir individuel et collectif des hommes est bien le désir de survie, au moment où le constat de menaces contre elle se diffuse, la révolution du désir est devant nous. Elle va violemment rappeler que les seuls biens qui comptent vraiment, et par lesquels une société se définit, ne sont jamais des biens qui se vendent et s’achètent, mais les biens qui se donnent, se transmettent ou s’échangent, jamais des biens privés mais des biens communs, symboliques et chargés de sens – toutes ces choses qui n’ont de prix sur aucun marché du monde, et qui font la vie.

Hervé Juvin, Président de L'Observatoire Eurogroup Consulting, publie chez Gallimard "Le gouvernement du désir"