Reconstruire l'Europe !

auteur: 
Solon

En moins d'un an, l'Europe a vécu deux chocs : le vote du Royaume-Uni en faveur d'une sortie de l'Union, en juin dernier, et l'accession d'une candidate résolument anti-européenne au second tour de l'élection présidentielle française, ce printemps. Quel que soit le résultat du scrutin du 7 mai, l'enjeu des prochains mois est la relance de la construction européenne sur de nouvelles bases. 

L’Union européenne est une réussite politique majeure. Elle a apporté la paix. Depuis 1945, il n’y a pas eu de guerre généralisée sur le Vieux continent. Pour mesurer cet acquis, il faut se replonger dans l’histoire : la guerre franco-allemande de 1870, la première guerre mondiale de 1914-1918 et la Seconde guerre mondiale de 1939-1945. Trois conflits qui ont causé des dizaines de millions de morts.

Après ces tragédies en série, la décision de quelques esprits éclairés de proposer une union pacifique des Etats autour de quelques idées force - démocratie, libre circulation des personnes et des biens, création progressive d’un marché unique, etc. – a structuré l’Europe. Après divers accords de coopération, la signature du Traité de Rome, le 25 mars 1957 (60ème anniversaire célébré en catimini cette année), a lancé le processus qui a abouti à l’Union européenne telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Faute d’impulsion politique depuis le traité de Maastricht de 1992, l’UE est devenue un monstre bureaucratique totalement déconnecté de la réalité. A qui la faute ? Essentiellement au désintérêt de l’Allemagne – plus occupée, depuis la chute du mur de Berlin, à gérer sa réunification puis l’amélioration de sa compétitivité – et de la France, dont les dirigeants n’ont plus aucune vision européenne depuis François Mitterrand et Jacques Delors. François Hollande en est l’exemple le plus parfait de cette génération de politiciens incapables de voir les enjeux majeurs de notre temps : avant son élection à la présidence de la République, il promettait de réorienter la construction européenne. Après sa victoire, il a timidement soulevé le sujet lors d’une rencontre avec Angela Merkel. Face au « Nein » de la chancelière allemande, il s’est tu, confirmant que sa demande n’était qu’un slogan de campagne. Ensuite, l’Europe a été oubliée.

Or, il y a urgence. Le « Brexit » et l’accession de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle montrent que les peuples n’ont plus peur de dire non à l’Europe, quelles qu’en soient les conséquences économiques et politiques. On pourrait parler de suicide collectif. Cela signifie que le désespoir des peuples est immense. 

Qu’attendent les citoyens de l’Europe aujourd’hui ? Qu’elle garantisse les libertés, c’est un fait, et aussi qu’elle protège face aux bouleversements économiques et sociaux découlant de la mondialisation et des ruptures technologiques. 

Pendant des décennies, l’Europe a été un modèle parce qu’elle offrait le plus haut niveau de protection sociale de la planète. Le discours dominant désormais est de remettre en cause ces « acquis » au nom de la compétition internationale. Des adaptations, dues notamment au vieillissement de la population européenne, sont indispensables mais quand on demande aux citoyens d’abandonner certains droits il faut leur proposer quelque chose en échange. Sinon, on se heurte à un refus et à des blocages.

Ce qui distingue l’Europe de la plupart des autres régions du monde, c’est la volonté de maintenir un équilibre entre l’efficacité économique et le bien-être de la population. C’est ce qu’en Allemagne, on nomme « économie sociale de marché. » Cette volonté est-elle toujours d’actualité à Bruxelles et dans les grandes capitales européennes ? 

Les citoyens européens ont aujourd’hui le sentiment que la construction européenne se fait sans eux voire contre eux. La Commission européenne a pour priorité absolue la mise en place d’un marché totalement ouvert alors que les Etats-Unis et la Chine imposent leurs règles. Sans tomber dans le protectionnisme, l’Europe n’est-elle pas en droit de réclamer une réciprocité dans les échanges commerciaux ? Les Européens doivent-ils être les dindons de la farce dans le grand jeu commercial mondial ? 

Les bureaucrates de Bruxelles, dont peu ont travaillé en entreprise, n’ont qu’une formule à la bouche : la concurrence libre et non faussée. Y compris à l’intérieur de l’Union. Ainsi, les pays d’Europe de l’Est, la Hongrie et la Pologne, bénéficient d’aides financières massives et se permettent d’acheter du matériel militaire américain. En octobre 2016, le gouvernement polonais d’extrême-droite a ainsi décidé d’annuler les négociations pour l’achat de 50 hélicoptères Caracal d’Airbus Helicopters, un contrat de plus de 3 milliards d’euros, pour acquérir des Black Hawk de l'américain Lockheed Martin. Cela n’a pas suscité de réaction de la part de la Commission européenne.

Les eurocrates ne voient pas qu’en privilégiant une politique de prix bas, ils détruisent des secteurs entiers au bénéfice des Américains et des Asiatiques. Un cercle vicieux : pour baisser les prix, il faut réduire les coûts. Si les salariés refusent, il faut délocaliser. C’est ainsi que l’Europe, à l’exception notable de l’Allemagne, se désindustrialise. 

Un exemple : dans les télécoms, l’Europe a pour seule stratégie les prix les plus bas pour le consommateur. Elle a donc imposé une concurrence effrénée. Les grands opérateurs ont subi une chute de leurs revenus et de leur profitabilité. Ils ont donc réduit leurs investissements. Conséquence : l’Europe ne compte plus que deux équipementiers de télécommunications (Ericsson et Nokia) et encore ceux-ci sont affaiblis face aux nouveaux géants chinois Huawei et ZTE, qui n’existaient pratiquement pas il y 15 ans.

Bruxelles refuse obstinément toute référence à une « politique industrielle ». Or, les Chinois et les Américains ne se gênent pas pour structurer et financer des filières industrielles. Le message adressé par les autorités européennes est un message d’abdication. Cette attitude explique la montée des populismes.

La sortie du Royaume-Uni de l’UE doit permettre de relancer la construction européenne sur de nouvelles bases. L’élection présidentielle française montre qu’il y a urgence. Une victoire des sociaux démocrates aux élections générales de septembre en Allemagne pourrait créer un environnement plus favorable. Le candidat du SPD, Martin Schulz, ancien président du Parlement européen, est, en effet, un partisan résolu de la construction européenne. Avec lui, on peut envisager la fin de l’égoïsme allemand. 

L’Allemagne profite de ses échanges commerciaux avec ses partenaires européens mais affiche un mépris par les pays d’Europe du Sud, jugés dépensiers et non fiables. L’hostilité hystérique du ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, contre la Grèce restera dans les mémoires. Jusqu’au bout, il a refusé tout allègement, même minime, de la dette grecque alors qu’il savait pertinemment que les efforts de ce pays – qui a dégagé en 2016 un excédent budgétaire primaire, avant charges de la dette, de 3,9%, soit 8 fois l’objectif de 0,5% fixé par les créanciers ! – seraient vains sans une réduction sensible de la dette, qui représente 180% du Produit intérieur brut (PIB). 

Ce n’est pas avec des hommes comme Schäuble ou les eurocrates de Bruxelles qu’on pourra faire aimer l’Europe. Mais changer les dirigeants ne signifie pas qu’il faille abandonner toute discipline. Ainsi, le respect des critères de Maastricht – en particulier, le plafond de 3% du PIB pour les déficits publics - doit être exigé car certains pays, la France et l’Italie en particulier, ont montré une incapacité à se réformer.

Mais cette approche financière doit aller de pair avec un nouvel approfondissement de l’UE. On a assez dit que l’Union économique et monétaire ne pouvait pas fonctionner correctement sans une coordination plus poussée. 

Cela passe notamment par un contrôle a priori des politiques budgétaires nationales afin d’empêcher les dérives comme celles que l’on constate en France depuis quatre décennies. Le budget doit être validé par la Banque centrale européenne (BCE), qui aurait autorité pour sanctionner les mauvais élèves. Il s’agit bien entendu d’un transfert de souveraineté mais on ne voit pas très bien l’alternative si on veut sauver l’euro.

La construction européenne doit donc être conçue avant tout pour les pays membres de la zone euro. Il faut arrêter de cajoler les pays d’Europe de l’Est, qui n’ont adhéré que pour obtenir des subventions et qui n’ont que faire de l’idée européenne. Ils seront toujours alignés sur les Etats-Unis car ceux-ci leur offre une protection contre la Russie.

Il convient donc d’aller vers une Europe formée de cercles concentriques : un premier avec la zone euro, un deuxième avec les autres Etats de l’UE, un troisième avec les partenaires proches (Suisse, Norvège voire Royaume-Uni après le Brexit) et enfin les autres « voisins » (Ukraine, Turquie, etc.)

Au sein de la zone euro, l’heure est venue de mettre un terme à la politique centrée sur la concurrence. Pour y parvenir, il faut réduire l’influence de la Commission européenne et redonner du pouvoir au conseil des ministres avec un vote à la majorité (qualifiée ?) et non plus à l’unanimité sur les principaux dossiers ainsi qu’au Parlement européen, qui doit contrôler plus strictement le travail des eurocrates de Bruxelles.

Cette nouvelle architecture doit s’accompagner d’une vision politique : quelle Europe voulons nous ? L’Europe doit-elle être une construction théorique, comme c’est le cas actuellement, ou doit-elle offrir des opportunités aux citoyens européens ? Veut-on d’une Europe, simple marché ouvert, ou d’une Europe puissance ?